Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et nous décrire le profil de la classe avec laquelle vous menez ce projet AME au collège de M’Gombani, qui est une classe de 5ème dite « A22 » ?
Je suis Inzou Saindou, enseignant au Collège de M’Gombani et co-responsable de l’action éducation au développement durable (EDD). La classe « A22 » est une classe avec 22 élèves ayant des difficultés dans savoirs fondamentaux (lire, écrire et parler en français). Comme je suis professeur de français, j’utilise avec eux le manuel Piano (niveau CP1) pour faire la correspondance graphème-phonème, la lecture syllabique etc.
C’était un choix volontaire de votre part d’intégrer des élèves en difficulté, dont certains ne savent pas lire, dans ce projet. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce pari ?
Oui, c’était une initiative de ma part, j’avais eu une discussion avec le chef d’établissement en fin d’année 2024-2025, donc c’était déjà prévu. J’ai voulu diversifier mes activités, c’est-à-dire ne pas me focaliser exclusivement dans l’apprentissage classique, car je les vois 8h par semaine, parfois 3h par jour. C’est très lourd pour eux, raison pour laquelle j’ai inscrit notre classe dans une Aire Marine Éducative.
Le fait de sortir du standard, d’être dans une salle de classe, assis à ne regarder que le tableau… ça on le fait, mais avec 8h de français, je risque de les perdre très vite et de les fatiguer. Aller dans la mangrove nous permet de sortir du cadre habituel, il y a beaucoup plus d’intérêt de la part des élèves. Vous les avez vus la dernière fois (lors de la sortie à la mangrove), ils sont beaucoup plus à l’aise, plus motivés et volontaires. En plus, la mangrove de M’Gombani fait partie de leur environnement direct, ils en connaissent les histoires.
Concrètement, comment utilisez-vous l’écosystème marin (la mangrove, le lagon) pour aborder les compétences fondamentales en français lors des ateliers en classe, et comment faites-vous le lien avec ce qu’ils voient sur le terrain ?
C’est lié, il n’y a pas de dichotomie. Nous travaillons sur l’expression orale principalement : je fais appel à la référente des Naturalistes, qui est la professionnelle de l’environnement, moi je l’accompagne. On revoit ensuite les notions en classe et je leur demande de s’exprimer (présenter les palétuviers, parler de ce qu’ils ont retenu…), ce qui leur fait acquérir du vocabulaire et un lexique. Ils font appel à leur mémoire et à leur observation.
Ensuite, je leur demande aussi de dessiner l’image et la représentation qu’ils ont des palétuviers, des déchets, la faune, donc je travaille sur le côté art plastique et sur l’imaginaire. Je fais aussi des rapprochements par rapport aux légendes, aux histoires et aux connaissances extra scolaires qu’ils ont par rapport à ce milieu.
Donc pour l’expression, c’est principalement à l’oral ?
Oui, 90% à l’oral. La composition et l’expression écrite sur une feuille blanche, c’est difficile pour eux. Tout au plus, ils peuvent recopier des textes, mais pas partir de zéro.
Quels types de supports avez-vous prévu de mettre en place pour vos élèves pour la restitution en fin d’année ?
On a prévu d’organiser une sortie au niveau de la mangrove, où ils seraient en charge d’organiser une visite pédagogique pour les élèves de l’école primaire située près de notre collège, c’est-à-dire que les élèves présenteront leur projet à leurs petits frères et sœurs. D’ailleurs, ils ont déjà présenté leur projet au premier adjoint du maire en lui remettant une lettre de présentation, on a repris contact avec la nouvelle équipe (depuis les élections). Mais pour le moment, compte tenu des circonstances, on n’a pas encore officialisé la matérialisation de l’aire marine.
Pour le moment, on n’arrive pas à avoir contact avec le gestionnaire du site (mangrove de la pointe de Mahabou), le Département. On a organisé une réunion avec eux, on a échangé par mail et on leur a envoyé le projet pour qu’ils nous fassent une convention nous autorisant à implanter un panneau, mais on n’a pas de réponse. Sans ça, on ne peut pas organiser d’actions de restauration, sorties pédagogiques, alors qu’on aimerait aller beaucoup plus loin, pour le moment, on ne peut que faire des ramassages de déchets.
Pendant la présentation du projet à la mairie, comment les avez-vous trouvés à l’oral ?
On a pris vraiment le temps de travailler et d’énumérer les ordres de passage. Il y en a toujours deux ou trois qui sortent du lot et qui s’expriment de façon fluide. La grande majorité s’accroche à des bouts de phrases, mais après la phase de préparation, ils sont totalement à l’aise parce qu’ils connaissent le sujet.
Le vocabulaire scientifique lié à la mer (récifs coralliens, écosystème, palétuviers etc.) est complexe. Comment parvenez-vous à le faire assimiler à des élèves qui ne maîtrisent pas toujours le français de base ? Avez-vous remarqué que le fait de vivre les choses sur le terrain aide vos élèves à mieux comprendre ou mémoriser le vocabulaire en classe ?
Lors des activités, les élèves entendent, ressentent et se représentent les notions de façon simplifiée. Ils vivent la démonstration sur le site même, par exemple, l’autre jour, on s’était enfoncés vraiment dans la mangrove et ils avaient ressenti l’effet du vent : plus on s’insère à l’intérieur de la mangrove, moins il y a de vent. C’est physiquement, sur le terrain, en identifiant, en observant, en vivant concrètement les notions, qu’ils les intègrent.
Avez-vous remarqué qu’il y en a certains qui ont un peu changé, qui se comportent mieux ou avancent plus facilement depuis les activités AME ? Ou un exemple marquant ou une anecdote d’un élève qui a eu un « déclic » (comportement ou apprentissage) avec les activités liées à l’AME ? Observez-vous des changements dans leur comportement (baisse de l’absentéisme, meilleure attention, prise de parole plus facile…) depuis le début du projet AME ?
Oui, ils savent qu’ils ont un rôle particulier dans le collège, qu’ils sont dans des projets et qu’ils ont de la chance. Quasiment tous se sont transformés, au départ il y avait beaucoup d’élèves démissionnaires mais depuis le 2e trimestre, un seul élève n’a pas changé de comportement, tous les autres sont beaucoup plus motivés. Je les prépare en leur disant : “Attention, si vous ne vous améliorez pas au niveau du comportement et ne progressez pas, on va laisser tomber et on va prendre d’autres élèves.”
Sur le terrain, les élèves s’expriment beaucoup en shimaore. Pensez-vous que les explications de certains termes dans leur langue maternelle simplifient la compréhension pour eux ? Ou est-ce que le shimaoré est complètement banni pendant les séances de français ou sur le terrain ?
Spontanément entre eux c’est en shimaoré, c’est la réalité. Moi je suis intransigeant et j’insiste pour que ça soit en français, je leur demande de défendre la notion en langue française pour qu’ils acquièrent du vocabulaire et que la mécanique intellectuelle soit mobilisée. Quand des termes n’existent pas (ex : Moinaissa etc.) je tolère, mais sinon on leur demande de traduire systématiquement, pour qu’ils acquièrent du vocabulaire en français.
Les élèves en grande difficulté ont parfois une mauvaise estime d’eux-mêmes. Le fait de les rendre « gestionnaires » ou « ambassadeurs » d’une zone littorale a-t-il modifié leur posture ?
Faire des sorties, en soi, c’est déjà ne pas faire comme les autres classes, ça donne une particularité à leur statut donc ça les motive à travailler pour rester dans cette posture, dans ce privilège. Pour autant, ils ne se revendiquent pas en tant qu’ambassadeurs ou gestionnaires.
Quels sont les principaux obstacles ou frustrations que vous rencontrez au quotidien dans la gestion de l’AME de M’Gombani?
Au collège, l’emploi du temps est un élément très important, car nous n’avons que 2 ou 3 heures d’affilée pour caler une sortie et c’est une gestion parfois très compliquée. Il y a aussi la météo, la pluviométrie qui nous fait reporter des sorties parfois. Ensuite, il y a le côté spirituel ; pendant le Ramadan, on ne va pas y aller à cause des croyances, car c’est un endroit particulier où vivent les esprits, donc le simple fait d’y aller invaliderait le jeûne.
Il y a aussi les moyens financiers : les subventions de l’OFB permettent l’achat de matériel, de tee-shirts etc. Mais on est vite limités si on veut faire davantage. Heureusement, notre AME est juste à côté donc on n’a pas de frais de déplacements pour les sorties.
Pour terminer, il y a toutes les autorisations administratives : créer une AME administrativement, c’est le parcours du combattant : il faut écrire les projets sur la plateforme, déranger les administrations pour le déblocage des fonds. Heureusement que Julien Bavière du réseau EEDD 976 nous a sacrément débloqué la situation avec l’OFB. Sans un réseau pour débloquer les choses à gauche à droite, pour l’enseignant tout seul c’est trop compliqué.
En tant que professeur de français, diriez-vous que le dispositif AME est un outil efficace dans la lutte contre le décrochage scolaire et l’illettrisme à Mayotte ?
Je pense que c’est un outil efficace car l’AME fait sortir les élèves du classique des apprentissages. Je participe au projet « école hors les murs », et je suis totalement convaincu que lorsqu’on se représente les choses, on les intègre beaucoup plus vite. L’école hors les murs est plus adapté pour les élèves à Mayotte, tous les élèves ont des choses à apprendre là-dedans. Ceux qui sont en retrait en classe dans les activités classiques (lire, comprendre un texte) se révèlent à l’extérieur dans les espaces naturels ; à l’inverse, eux qui sont à l’aise en classe n’accaparent pas forcément la parole quand on est à l’extérieur. En sortant des salles de classe, on va les réconcilier avec leur identité sociale et culturelle, et redonner une bonne place aux connaissances locales qu’ils apprennent avec leur famille.
Je me rappelle lorsque j’étais à l’école à Mayotte, on me parlait de villes, de locomotives, je les voyais dans les images, dans les livres, mais c’était totalement abstrait pour moi, alors que si on m’avait fait une visite sur le terrain ici, j’aurais compris beaucoup plus facilement certaines notions.
Les enfants de Mayotte connaissant l’environnement, mais pas les termes scientifiques, les explications. Quand ils sortent, ils sont étonnants car ils sont à l’aise, ce sont même eux qui parfois apprennent des choses aux enseignants. L’ensemble des élèves est concerné, l’école hors les murs est adapté pour tous, pas seulement à ceux qui sont en difficultés.
Qu’en est-il du dialogue avec la mairie et le département dans le cadre de l’aire marine éducative ?
Avant les élections, rencontre avec la mairie, le, présentation du projet par les élèves, lettre remise pour présenter tout le projet. Contact pris avec nouvelle équipe entretemps.
Nous avons déjà échangé avec la mairie (1er adjoint en charge de l’environnement), maintenant que les élections communales du maire de Mamoudzou ont eu lieu, c’est à voir. Les élèves ont déjà présenté leur projet et remis une lettre à destination du maire.
Pour le Département : après la première réunion et les échanges par mail, plus aucune réponse de leur part, pas de dialogue. Il faudrait une convention avec eux pour nous pour autoriser à restaurer, à mettre un panneau etc. comme ce sont eux les gestionnaires du site où se trouve notre AME, mais pour le moment, c’est en stand-by.
Si nous nous donnons rendez-vous à la fin de l’année scolaire, quelle serait votre plus grande victoire pour ces élèves ?
Déjà, qu’une grande partie quitte le dispositif de difficulté pour intégrer la classe standard. Et puis, l’organisation de la visite pédagogique en autonomie, ce serait extraordinaire.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un collègue qui hésiterait à lancer une AME avec une classe d’élèves dits en difficulté ?
Il faut être motivé, il faut motiver les élèves, et la pédagogie c’est l’art de répéter. Il faut être débrouillard car l’enseignant doit être secrétaire, tout anticiper, et ne pas se décourager des difficultés administratives. Cela demande beaucoup d’investissement (entre la trousse à projets, Sagae), c’est un parcours du combattant (description du projet, beaucoup d’administratif, blocage de fonds, toute une procédure, solliciter les chefs d’établissements…), donc il ne faut pas se décourager. Le maitre mot : l’anticipation permanente par rapport aux évènements, sorties, l’organisation est toujours à revoir.
Allez vous poursuivre votre AME l’année prochaine ?
L’année prochaine oui, ce sera la phase active, cette année les fondations ont été mises en place. J’aurais aimé garder la même classe en 4ème pour maintenir une continuité, mais ça va être compliqué donc l’organisation risque de demander une gymnastique au niveau de l’emploi du temps.

