Couverture du livre El extranjero pobre, Luis Alberto Gonzalez Arenas, 2025
Pour commencer, permettez-nous d’évoquer votre parcours personnel retranscrit dans le livre L’étranger pauvre (El extrangero pobre). Vous êtes le fondateur du réseau Eau de Coco et de l’ONG Bel Avenir en 2003 : qu’est-ce qui a poussé cet “étranger” à s’ancrer aussi profondément à Toliara pour créer ce qui est aujourd’hui une référence éducative et sociale à Madagascar ?
Ce qui m’a poussé à m’implanter à Toliara, c’est avant tout une rencontre avec la réalité des enfants et des jeunes ici. En arrivant, j’ai été profondément marqué par leurs difficultés, surtout liées à l’éducation et à l’avenir. Très vite, j’ai compris qu’il fallait de l’aide. Au fur et à mesure, j’ai réalisé qu’une aide ponctuelle ne suffirait pas, qu’il faudrait construire des projets durables, avec la communauté. C’est ainsi qu’est née l’ONG Bel Avenir en 2003 et le réseau Eau de Coco. Au fil du temps, je ne me suis plus senti comme un étranger, mais comme quelqu’un d’engagé, attaché à cette région. Et si aujourd’hui ces actions ont un impact, c’est surtout grâce au travail collectif et à la confiance des bénéficiaires.
Foyer social – dans les dortoirs (Bel Avenir)
Votre devise est “L’éducation comme moteur de développement”, mais votre approche est globale, peut-on dire que pour qu’un enfant puisse apprendre, l’ONG doit d’abord répondre aux urgences vitales comme la nutrition et la santé, en appliquant le principe que ventre vide n’a point d’oreilles ?
Oui, tout à fait. L’éducation est au cœur de notre action, mais elle ne peut pas exister sans répondre d’abord aux besoins essentiels. Un enfant qui a faim, qui est malade ou en situation de grande instabilité ne peut pas apprendre correctement. C’est pour cela que notre approche est globale : nous agissons aussi sur la nutrition, la santé et la protection. En réalité, tout est lié. Assurer le bien-être de l’enfant, c’est lui donner les conditions nécessaires pour apprendre, s’épanouir et construire son avenir. Donc oui, on peut dire que pour apprendre, il faut d’abord pouvoir vivre décemment.
Distribution de repas à l’école des Saphirs de l’ONG Bel Avenir
Vous structurez votre action autour de trois axes : Éducation, Environnement et Social. Avec des établissements aux noms évocateurs comme l’École des Salines ou des Saphirs, votre priorité est-elle avant tout de sortir physiquement les enfants du travail dans les mines et les salines ?
Notre priorité, ce n’est pas seulement de sortir physiquement les enfants des mines ou des salines, mais de leur offrir une alternative durable. L’éducation est justement cette porte de sortie. À travers nos écoles et nos programmes, nous permettons aux enfants d’accéder à l’apprentissage, mais aussi à un environnement protecteur et à de meilleures perspectives d’avenir. En parallèle, nous travaillons avec les familles pour s’attaquer aux causes du travail des enfants, comme la pauvreté. Donc oui, nous contribuons à les éloigner de ces activités, mais surtout en construisant des solutions à long terme.
Pouvez-vous nous parler des accomplissements majeurs de l’ONG Bel Avenir, des réussites et éventuellement des projets à venir, notamment sur la protection de l’environnement ?
Depuis sa création, l’ONG Bel Avenir a accompli beaucoup de choses. Nous avons permis à des milliers d’enfants d’accéder à l’éducation et à des conditions de vie plus dignes, en les sortant du travail précoce et en soutenant leur santé et leur nutrition. Nos écoles et programmes sociaux sont aujourd’hui reconnus comme des références à Toliara et au-delà.
Côté environnement, nous avons lancé plusieurs initiatives, comme la sensibilisation à la protection de l’environnement et des mangroves et la promotion de l’agriculture durable. Pour l’avenir, nous souhaitons renforcer ces programmes environnementaux, développer l’éducation à l’écologie dès le plus jeune âge et étendre nos actions à d’autres zones vulnérables, toujours avec l’idée qu’éducation, protection sociale et environnement sont toujours liés.
Séance de reboisement – ONG Bel Avenir
Vous avez obtenu des résultats indéniables à Tsingoritelo en passant de quelques hectares en 2009 à une vaste zone reboisée aujourd’hui. Quels sont les résultats concrètement visibles de cette pépinière de mangrove pour la population locale et comment cette réussite vous sert- elle d’argument pour vos nouvelles actions ?
À Tsingoritelo, notre pépinière de mangroves a transformé quelques hectares en une vaste zone reboisée, avec des impacts concrets pour la population locale : elle protège désormais les côtes contre l’érosion et améliore la qualité de l’eau. Cette réussite est un véritable exemple : elle montre que nos actions fonctionnent et nous donne la crédibilité et la motivation pour lancer de nouveaux projets, partout où les communautés ont besoin de solutions durables pour l’environnement et le développement.
Vous disposez également du Centre d’Éducation Environnementale de Mangily qui sert de base pour vos Classes Vertes. Comment utilisez-vous ce site et la découverte de la forêt de baobabs pour déclencher une prise de conscience chez des enfants qui, bien souvent, n’ont jamais quitté leur quartier ?
Le Centre d’Éducation Environnementale de Mangily est un lieu unique où les enfants découvrent la nature, et notamment la forêt de baobabs, souvent pour la première fois. Ces Classes Vertes leur permettent de toucher, observer et comprendre leur environnement. L’objectif est simple : éveiller leur curiosité, leur sensibilité à la protection de la nature, et leur montrer que chaque geste compte. Beaucoup repartent transformés, conscients que l’environnement n’est pas seulement un décor, mais une richesse à préserver pour leur avenir.
L’association Eau de Coco a reçu le Prix des droits de l’homme le 10 décembre 2025, journée mondiale des droits de l’Homme, pour son action en faveur de la protection des enfants et de la lutte contre la traite et l’exploitation des enfants à Madagascar. C’est une distinction très forte, nationale et symbolique. Au-delà de la reconnaissance, quel message cela envoie-t-il à toutes les équipes qui se battent au quotidien sur le terrain pour la dignité des enfants ?
Recevoir le Prix des droits de l’homme est une reconnaissance du travail de tous les jours de toutes nos équipes sur le terrain. Ce prix envoie un message fort : chaque effort compte, et ensemble, nous pouvons protéger les enfants et défendre leur dignité. C’est aussi une motivation supplémentaire pour continuer, malgré les difficultés, et montrer que nos actions ont un vrai impact sur la vie des enfants et des communautés. Ce prix appartient à tous ceux qui se battent chaque jour pour un avenir meilleur.
Avec votre contribution au projet Aquamarine et le recul que vous avez, diriez-vous que l’éducation à l’environnement est devenue aussi vitale que l’éducation scolaire classique pour l’avenir de Toliara ?
Oui, à Toliara, éduquer à l’environnement est devenu aussi essentiel que l’éducation scolaire classique, car le futur des enfants dépend directement de la manière dont ils comprendront et protégeront leur milieu. Le projet Aquamarine nous a montré que sensibiliser dès le plus jeune âge à la protection de la mer, des mangroves et des ressources naturelles permet de construire des citoyens responsables et de préparer un avenir durable pour toute la communauté.
José-Luis Guirao et les élèves ambassadeurs de l’AME d’Ankalika (Toliara), lors de l’échange d’expériences à La Réunion, 2024 (article et vidéos de l’échange d’expériences disponible ici)
© M-H Renaud
Le défi à Ankalika est de taille car la mangrove est souvent vue comme une ressource de survie pour le bois de chauffe et pas seulement. Comment l’ONG gère-t-elle ce paradoxe délicat auprès des familles qu’elle aide, lorsqu’il faut demander aux enfants de protéger ce qui servait hier à la survie immédiate du foyer ?
C’est un vrai défi, et nous le gérons avec beaucoup de dialogue et de pédagogie. Nous expliquons aux familles et aux enfants que protéger la mangrove ne signifie pas renoncer à leur survie, mais trouver des solutions durables : des alternatives pour le bois, la pêche, ou d’autres ressources. L’objectif est de montrer que protéger la mangrove aujourd’hui, c’est garantir des moyens de vie pour demain. En impliquant les enfants et les familles, ils comprennent que l’écologie et la survie peuvent aller ensemble, et que chacun a un rôle à jouer pour l’avenir de la communauté.
José Luis Guirao pendant une visite aux familles
Sur le terrain, face à la réalité du quotidien des élèves des Salines, comment expliquez- vous à un enfant qu’il doit protéger la mangrove, alors que ses parents coupent ce même bois pour cuire le repas ? Ou qu’il ne faut pas pêcher les tortues de mer, qui sont une espèce protégée, alors même qu’elles constituent une source de revenu et un repas pour leurs familles ? Comment l’ONG ne passe-t-elle pas pour « celle qui donne des leçons » face à la misère ?
Sur le terrain, nous ne donnons pas de cours, mais nous proposons un accompagnement différent. Nous expliquons plutôt le “pourquoi” derrière nos actions : que protéger la mangrove ou les tortues, c’est garantir des ressources pour l’avenir, pour eux et leurs familles. En parallèle, nous travaillons avec les parents et la communauté pour proposer des choix durables : bois de chauffe, pêche responsable, ou petits revenus qui ne mettent pas en danger l’environnement. L’ONG agit donc comme un partenaire, nous écoutons, nous accompagnons, et nous montrons que l’écologie et la survie peuvent aller de pair.
Jocelyne Ferraris, José-Luis Guirao et Georgeta Stoica lors de l’échange d’expériences à La Réunion
Vous avez une phrase marquante dans la vidéo du JT Antenne Réunion sur l’échange d’expérience à La Réunion : vous dites que les élèves ont découvert là-bas « tous les droits qu’un enfant devrait avoir » (trois repas, un lit, des loisirs). Comment ont-ils géré le retour à la réalité à Toliara après une telle parenthèse ?
Le retour à Toliara a été un choc, mais positif : les enfants ont découvert ce à quoi chaque enfant devrait avoir droit, et cela les a motivés à apprendre et à construire des conditions de vie plus dignes, pour eux et leur communauté.
Dans le Projet Aquamarine, 40 % des cours sont consacrés au français, diriez-vous aujourd’hui que la maîtrise de la langue est la première arme pour défendre l’environnement ?
Oui, absolument. La maîtrise du français permet aux enfants de comprendre, de communiquer et de défendre leurs opinions, y compris lorsqu’il s’agit de protéger l’environnement. C’est une véritable « arme » pour sensibiliser, expliquer et agir efficacement : mieux ils maîtrisent la langue, mieux ils peuvent transmettre leur message et participer à des actions concrètes avec les partenaires et les bailleurs. Dans cette perspective, le français n’est pas seulement une matière, mais un outil d’engagement et d’autonomie, au service d’un impact durable sur leur environnement et leur quotidien.
Pour conclure, l’ONG Bel Avenir est devenue une institution incontournable et bien ancrée à Toliara avec des milliers de bénéficiaires. Mais derrière cette réussite apparente, le combat reste quotidien et fragile. De quoi l’organisation a-t-elle le plus besoin aujourd’hui pour pérenniser son action globale : de parrainages scolaires, de nouveaux partenaires financiers ou de bénévoles ? Quel appel lancez-vous à ceux qui découvrent votre travail et souhaiteraient vous soutenir ?
Aujourd’hui, Bel Avenir est bien plus qu’une ONG : c’est un lieu d’espoir pour des milliers d’enfants à Toliara. Chaque jour, nous voyons que l’éducation, la protection sociale et la préservation de l’environnement vont ensemble pour offrir un avenir meilleur. Mais cette réussite n’est jamais acquise. Le combat continue toujours, et nous avons besoin de chacun : parrainages, partenariats financiers, bénévoles — chacun peut, à sa manière, changer une vie.

