Est-ce que vous pourriez vous présenter et expliquer ce qu’est le Réseau EEDD 976 (éducation à l’environnement et au développement durable) ?
Je suis Julien Bavière, j’ai grandi ici, et ça fait en tout 18 ans que je suis à Mayotte. Au début, j’étais au Parc Naturel Marin, où j’avais déjà eu vent des aires éducatives. Ensuite, je suis arrivé au réseau EEDD 976, où il y a beaucoup d’actions autour de l’éducation à l’environnement et au développement durable (EEDD), notamment cette animation et cet accompagnement des associations. J’aimerais aussi mettre en valeur les projets qui ont bien marché à Mayotte pour montrer les bénéfices des aires éducatives pour les élèves. On travaille également de mieux en mieux avec le rectorat.
Quel rôle joue le Réseau EEDD 976 pour les aires éducatives et comment est née la collaboration avec l’OFB ?
Nous sommes des accompagnateurs techniques et des animateurs de terrain. Lorsque j’ai rejoint le réseau début 2025, le projet était déjà lancé. Le Réseau EEDD 976, bien implanté et reconnu comme fédérateur par les acteurs locaux, a pu identifier avec l’OFB un certain nombre de difficultés sur le territoire. Nous leur avons alors fait une proposition de soutien technique. Aujourd’hui, l’OFB soutient cette initiative en subventionnant notre projet. Cela nous permet d’animer le réseau des Aires Éducatives à Mayotte, de faire connaître le dispositif et d’épauler concrètement les enseignants, les associations etc. dans la gestion de leur aire éducative.
Concrètement, comment ça se passe ? Ce sont les enseignants qui vous sollicitent ou vous qui impulsez ?
Comme on est en lien avec le rectorat, on peut solliciter des enseignants à travers des formations ou des présentations, mais je peux aussi avoir des demandes ponctuelles d’enseignants qui ont entendu parler du projet. J’interviens dans les écoles quand il y a besoin d’un accompagnement avec la structure référente et l’enseignant, par exemple pour des soucis sur les plateformes (SAGAE, la Trousse à projets) ou pour recadrer des demandes de labellisation. Mon rôle de “facilitateur EEDD”, c’est vraiment d’encourager la mise en place des aires éducatives sur le territoire, de promouvoir le dispositif et de faciliter cette démarche pour les enseignants.
Intervention du Réseau EEDD 976 en classe, Lycée des Lumières
Avez-vous une visibilité ou une cartographie de toutes les aires éducatives actives à Mayotte ?
Il y a le site de l’OFB, mais pour Mayotte il n’est pas vraiment à jour dans les détails. Pour avoir une carte précise, il faut un compte sur la plateforme SAGAE. Il y a 16 aires éducatives référencées sur la carte, mais dans les faits, il y en a une dizaine qui sont vraiment actives cette année.
Est-ce que vous participez aux conseils de la terre ou de la mer ? Et les élus y participent-ils ?
Non, je n’ai pas eu l’occasion d’y participer à Mayotte. Souvent, ce sont des conseils organisés par les enseignants et les élus sont difficilement mobilisables. Il est arrivé que des élèves de Tsingoni rédigent une lettre au maire pour le remercier, mais je ne crois pas qu’il y ait eu de rencontres directes avec des élus.
Est-ce qu’il y a un lien entre AME (aire marine éducative) et ATE (aire terrestre éducative) ? Vous êtes plus axés sur les ATE ?
Il y a plus d’ATE que d’AME, mais je fais les deux. Les enseignants ont plus de facilité à créer des aires terrestres, les aires marines sont peut-être plus compliquées techniquement s’il y a des problèmes d’accès à la plage, de sécurité ou de bus à affréter si l’établissement est en milieu urbanisé.
Les référents scientifiques sont le parc naturel marin ?
Non, pas le parc naturel marin, peut-être qu’ils le seront pour 2027. Le plus gros référent, ce sont les Naturalistes de Mayotte, qui gèrent 7 aires éducatives cette année, et en deuxième le GEPOMAY, qui gère des espaces de mangrove avec deux aires éducatives.
Y a-t-il des zones géographiques plus dynamiques que d’autres ?
Il n’y a pas une grosse polarisation, mais disons qu’elles sont plus concentrées du grand Mamoudzou jusqu’à Tsoundzou, Kwalé, M’Gombani et Majicavo. Dans le sud, il y en a une active à Bouéni et deux inactives. Dans le nord, il y en a très peu, cette année à Majicavo et Dzoumogné. C’est peut-être simplement parce que la majorité de la population et des établissements scolaires se trouve dans l’agglomération de Mamoudzou.
C’est un petit peu contradictoire car la nature y est moins présente, non ?
On essaie justement d’encourager les établissements très urbanisés à mettre des choses en place, même avec un petit coin de verdure. Par exemple, le Lycée des Lumières à Kawéni envisage un projet avec une association qui surveille la qualité de l’air et sur la pollution sonore. Il est possible d’être très inventif en milieu urbain pour que les élèves jouent ce rôle d’écocitoyens partout.
D’après votre expérience, quels sont les ingrédients indispensables pour qu’une aire éducative fonctionne vraiment à Mayotte ?
Ce qui encourage la mise en place, c’est de montrer qu’il y a des financements, comme la subvention de l’OFB pour les nouveaux projets, ce qui rassure. Il est aussi important de clarifier très en amont les problématiques foncières, sujet compliqué sur l’île. Souvent, j’invite dans mes présentations les structures référentes elles-mêmes, notamment les Naturalistes, car ils ont une bonne communication et des exemples concrets pour répondre aux questions. Tandis que moi, je reste assez généraliste pour présenter le dispositif dans son ensemble et donc de façon assez théorique.
La motivation et le turnover des enseignants, sont-ils un frein ?
C’est même la plus grosse difficulté que nous rencontrons à Mayotte. Quand on a un enseignant motivé qui arrive et s’implique, ce genre de projets se fait hyper facilement. Mais il ne reste bien souvent qu’une poignée d’année. Tous les ans, il y a du changement dans les personnels enseignants. Et si un référent d’aire éducative vient à partir, il faut alors espérer que le remplaçant ait le même engagement, ou que le projet puisse passer à une autre classe. Les chefs d’établissement bougent moins d’une année à l’autre et peuvent passer le mot. Le gros frein à Mayotte, c’est ce turnover, car il y a des projets qui marchent très bien et qui, du jour au lendemain, tombent à l’eau lorsque l’enseignant investi s’en va.
Est-ce que vous allez dans les établissements pour communiquer sur les aires éducatives ?
J’aimerais bien, mais c’est rare que j’intervienne directement. Souvent, le rectorat réunit différents chefs d’établissement selon leurs disponibilités mais c’est assez frustrant, ça aurait été plus simple pour moi d’avoir toutes les adresses mail pour communiquer directement. Autrement, j’ai souvent des réunions avec les référents EEDD, ils posent des questions, mais me recontactent très rarement après coup. Je suis également en contact avec les chargés de mission EDD du Rectorat qui diffusent une lettre d’information en interne aux enseignants. Il m’est facile de leur communiquer les éléments mais je n’ai aucun suivi sur l’impact de cette campagne.
Le dispositif d’aire éducative demande un investissement supplémentaire aux enseignants, qui ont souvent des projets d’école assez prenants aussi à gérer, qu’en pensez-vous ?
J’essaie de leur montrer qu’il y a déjà des choses qu’ils font déjà et qui sont très similaires aux aires éducatives, c’est juste qu’elles ne sont pas répertoriées comme tel sur les outils de l’OFB. En fait, les enseignants redoutent surtout la paperasse, donc j’essaie de leur montrer que ce n’est vraiment pas si imposant et que je suis là pour les accompagner. Souvent, ceux qui passent le cap sont agréablement surpris de la simplicité de la procédure ! L’OFB a aussi conscience de ce frein et ils font chaque année des efforts pour rendre la tâche facile aux nouveaux venus.
Dans le contexte local, comment articule-t-on la protection de la nature face à une culture vivrière et des problèmes économiques ?
Il y a un rapport à la nature très différent dans l’océan Indien, beaucoup moins holistique. C’est compliqué à Mayotte car il y a beaucoup de problèmes sociaux et économiques ; pour certains élèves, la logique est d’aller travailler au champ pour se nourrir le soir. Il faut trouver des manières très démonstratives avec des cas concrets. Par exemple, une enseignante à Mtsamboro montrait l’érosion après les pluies, puis les élèves regardaient sous l’eau pour voir que les coraux étaient impactés. Dès qu’on part dans le théorique, c’est compliqué, surtout avec des élèves mauvais lecteurs ou non lecteurs. Le projet LESELAM des Naturalistes et du BRGM montre aussi l’impact de la monoculture de bananiers sur l’envasement du lagon. À Mayotte, les gens voient souvent la nature ou les matériaux traditionnels (briques de terre compressée, bambou) comme une régression : ce qui est naturel est vu comme moins solide. Pour beaucoup, la ville moderne, c’est sans végétation ; l’homme doit exploiter la nature, et ce qu’il construit est mieux. C’est une mentalité partagée par des adultes de 40-50 ans qui n’ont pas grandi avec un discours écologique. À côté de ça, paradoxalement, il y a l’animisme, l’islam, et la croyance aux esprits dans la mangrove. On se compare beaucoup à La Réunion : beaucoup rêveraient que Mayotte y ressemble, alors qu’il y a eu de nombreuses erreurs de développement là-bas dont on prend conscience aujourd’hui.
Est-ce qu’on adapte le dispositif des aires éducatives à cette réalité locale et à la langue (shimaore, kibushi) pour les élèves ?
Ce qui est beau avec les aires éducatives, c’est que la forme est très libre. Les élèves restent au centre, et un bon professeur, motivé et dégourdi, saura s’adapter au cas par cas à ses élèves pour gérer sa classe et faciliter la diffusion de ces informations.
Avez-vous vu des évolutions ou un impact chez les élèves impliqués ?
Je n’ai pas contact personnellement avec les élèves, mais d’après les retours des enseignants, les effets positifs sont indéniables. Ce sont de bons projets pour l’école, qui profitent parfois à tout le reste de l’établissement. La classe qui s’occupe de l’aire éducative aime bien présenter aux autres ce qui se fait. Par exemple, il y a une nouvelle aire éducative autour de la rivière Kwalé où deux collèges présentent le projet à deux écoles primaires, notamment aux CM2. Rendre les élèves fiers de ce qu’ils font, c’est la grosse force du dispositif. Ils s’approprient le projet et deviennent eux-mêmes les meilleurs promoteurs et ambassadeurs pour porter ce discours auprès de leurs camarades.
Ce serait peut-être un bon levier de transmission, des plus grands vers les plus petits ? Au moins, si l’enseignant part l’année d’après, la transmission aura quand même été faite par les élèves.
Oui, ce serait vraiment génial. De mon côté, j’aimerais mettre en place des visites inter-aires éducatives pour que les établissements s’accueillent entre eux et créent du mouvement, mais je manque encore de temps et de moyens pour m’en occuper. À terme, j’aimerais que chaque aire éducative accueille les autres.
Quels sont les défis auxquels vous faites face dans l’éducation à l’environnement à Mayotte pour le Réseau EEDD 976 ?
Souvent, on a les profils d’enseignants très motivés, mais qui se retrouvent tout seul à porter les projets, sans soutien de leur hiérarchie. À Mayotte, il y a un tel niveau de décrochage et des inégalités de base dans la société qui nous dépassent. Contrairement à la métropole, l’accompagnement financier et le soutien humain pour tirer la motivation vers le haut manquent beaucoup. De même, il est souvent compliqué de propager un message demandant de remettre en cause ses habitudes de consommation.
Certaines communes ont mis des bacs de tri à disposition dans les écoles, mais au final les élèves trient sans forcément avoir conscience de leur façon de consommer. Faudrait-il cibler les adultes aussi ?
C’est beaucoup plus difficile de raisonner des adultes que des enfants. Les modes de consommation, les familles nombreuses, l’utilisation du plastique, le développement et l’explosion démographique rendent la situation très singulière à Mayotte. Par exemple, l’intégration d’idées comme le fait de ne plus manger de tortue a pris beaucoup de temps avant d’être assimilée par une partie suffisamment large de la population (projet porté depuis 1998 par l’association Oulanga Na Nyamba).
Est-ce que le Réseau EEDD 976 a des projets à venir sur l’éducation à l’environnement ?
Le gros projet actuel, c’est l’éducation dehors, se servir du milieu extérieur. Une rencontre internationale sur le sujet s’est tenue à Marseille pour découvrir et promouvoir l’école « hors les murs », qui est très développée dans les pays nordiques. Pour le reste, on est encore un peu en transition en ce moment.
Dans le cadre du projet hors les murs avec le rectorat, quel sera exactement votre rôle à vous, au Réseau EEDD 976 ?
Le réseau EEDD 976 est agréé centre de formation, dans ce sens, on a organisé une première session pour avoir des formateurs qualifiés parmi nos associations adhérentes, ayant ainsi la capacité de monter des formations pour un public adapté (c’est une formation de formateurs). Ça a eu du succès, mais au final, on a eu beaucoup de désistements. À partir de cette première édition, le but est d’avoir un catalogue de formations différentes. Parmi nos adhérents formés, ils ont déjà tous leurs points forts : il y a des associations qui sont plus axées sur le milieu marin, d’autres sur la forêt, etc. L’objectif est d’avoir des formateurs parmi eux qui puissent proposer des formations selon les besoins rencontrés à Mayotte. On a donc aujourd’hui ces formateurs ressources. La volonté, c’est d’avoir des personnes qui soient sur place, qui connaissent déjà bien les sujets et le territoire, pour pouvoir accompagner. Notre rôle sera donc d’intervenir sur le plus de sujets différents possible et, pour l’école du dehors, d’être un soutien solide aux enseignants.

