Arnaud Gravier, enseignant ERE en charge de l’ATE de Boueni (Mayotte)

Avant d’entrer dans le vif du sujet de l’Aire Terrestre Éducative, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ? Vous êtes aujourd’hui enseignant en ERE (Espace Rural et Environnement) en SEGPA au collège de Bouéni et référent Développement Durable, mais vous avez un parcours singulier, comment vous définiriez-vous ?

Je m’appelle Arnaud Gravier, j’ai 46 ans. Une suite de moments clés dans ma vie m’ont conduit jusqu’à mon bureau de professeur au collège de Bouéni.

Dès mon enfance j’ai la passion des plantes et de la nature qui nous entoure. Je trouvais un grand plaisir à cultiver plein de plantes chez moi. Une passion parfois envahissante ! Alors que je m’étais perdu dans des études scientifiques à la fac de Nice qui ne me convenaient pas vraiment, j’ai eu l’occasion d’aller aux portes ouvertes du Lycée d’Enseignement Général et Technologique Agricole d’Antibes. J’ai assisté à la présentation de cette filière. Quel regret de n’avoir pas été convenablement conseillé dans mon orientation ! Jusqu’au moment où l’on me parle du CAPA productions horticoles. Une formation diplômante post-bac dispensée dans ce LEGTA. Mon attention se focalise très vite sur cette formation. Dès la présentation terminée, je suis allé voir le professeur pour lui expliquer que j’étais très intéressé et que je souhaitais postuler pour la prochaine rentrée. Après une brève présentation personnelle, on m’informe que les dossiers d’inscription sont à rendre dès la fin de la semaine en cours et que je serai forcément sur liste d’attente car de nombreux dossiers avaient déjà été déposés. Je tente tout pour cette formation que je sens être faite pour moi ; je remplis les dossiers, participe aux entretiens de sélection… Mon enthousiasme se voit et m’ouvre les portes de mes nouvelles études !

Deux années d’études et d’épanouissement personnel, durant lesquelles nous devons faire des stages en entreprises. J’ai eu la chance d’effectuer un de ces stages dans une entreprise de production de fleurs coupées en Guadeloupe ! Ma première vraie expérience avec un territoire tropical d’outre-mer. Deux mois de stage où je côtoyais tant d’espèces chères à mon cœur dans leurs vraies conditions de vie.

Pour mon rapport de stage, rentrant dans les critères d’obtention de mon diplôme, je décide de parler d’une plante tropicale peu connue, « la reine de Malaisie » qui pourrait remplacer la « rose de porcelaine » dans les bouquets : Tapeinochilos ananassae VS Etlingera elatior. De retour de mon stage, je manque cruellement de données scientifiques sur cette plante. Mon professeur de botanique de l’époque me conseille de me renseigner auprès d’un jardin botanique privé spécialisé dans les plantes exotiques, situé à St-Jean-Cap-Ferrat, proche de chez moi. Passant régulièrement devant les portes, j’ose les solliciter. La secrétaire m’informe après quelques recherches dans leur bibliothèque qu’elle n’a malheureusement pas d’informations scientifiques sur sa culture, en revanche qu’ils ont dans une de leurs serres la « Reine de Malaisie ». Étant voisin de la propriété, elle me propose de me joindre à un groupe de femmes suisses passionnées d’orchidées qui doit visiter le jardin la semaine suivante. Je profite évidemment de cette occasion en or qui m’ouvre les portes d’un jardin botanique d’exception, « Les Cèdres ».

Rendez-vous pris, le guide sera prévenu. Intrigué, le groupe de femmes m’interroge sur ma présence et sollicite mes connaissances en horticulture. Le groupe doit malheureusement partir au bout de 2 heures de visite, et nous n’avons pas vu la moitié du domaine ! Le guide me propose gentiment de poursuivre la visite en tête à tête pour notamment me montrer la plante qui m’a conduit ici. Mes yeux ne savent plus où donner de la tête au milieu de toutes ces plantes tropicales. Face à ma « reine de Malaisie » poussant gentiment dans une des nombreuses serres du domaine, je finis par demander sur le ton de la plaisanterie :

« Comment fait-on pour rentrer chez vous ?

– Pour visiter, ou pour y travailler ?

– Ben la visite c’est fait ! »

Sans vraiment me répondre, le guide continue la visite et me pose des questions sur ce qui m’a amené à visiter ce jardin botanique privé. À la fin de la visite, le guide me confie qu’ils sont à la recherche d’un employé et me conseille d’envoyer une lettre de motivation et un CV. Dès le lendemain le courrier est dans leur boîte aux lettres. Je reçois très rapidement un appel de la directrice, Mme Marnier Lapostolle en personne, m’informant que ma candidature était retenue et qu’elle souhaitait me rencontrer. Je lui propose un rendez-vous le lendemain même (jour férié en mai) car après je devais reprendre les cours à Antibes et serais moins disponible. Après une concertation avec son chef d’équipe, le rendez-vous est donc pris pour le lendemain, il m’attendra au portail pour m’accompagner auprès de la directrice. Je suis donc accueilli par le chef d’équipe, qui n’est personne d’autre que « le guide ». Beaucoup plus intimidé que la première fois car je sens que quelque chose d’important peut arriver, je finis par me retrouver dans cette demeure immense et pleine d’histoires autour d’une grande table avec face à moi la directrice et le chef d’équipe. Cette dernière m’explique que j’ai fait grande impression à son chef et qu’elle est prête à me proposer un poste dans son équipe le plus rapidement possible. Je l’informe que je n’ai pas encore les dates exactes de mes examens de fin d’études, mais que dès que j’aurai l’information, je lui indiquerai. Elle conclut en m’informant qu’elle est prête à m’embaucher même sans l’obtention de mon diplôme. Je rentre chez moi sans croire ce qu’il vient de m’arriver. Même mon professeur d’horticulture a du mal à croire à une telle opportunité. Je finis donc mes 2 derniers mois d’études et passe mes examens sans redescendre de mon nuage. Résultat : j’obtiens le diplôme du Brevet de Technicien Supérieur en Productions Horticoles, et suis engagé comme jardinier dans le jardin botanique privé « Les Cèdres » le 18 juin 2001, le lendemain même de mon dernier jour d’examen !

S’ensuivent plus de neuf années d’épanouissement et d’apprentissage dans le domaine de la botanique et de la culture de plantes exotiques, notamment les plantes grasses, les épiphytes, les plantes tropicales, ainsi que bien d’autres variétés. Cette expérience m’a permis de développer des compétences dans la gestion des espaces de culture, le travail en équipe et la mise en œuvre de pratiques culturales spécifiques. Elle s’est également accompagnée d’un investissement au sein de l’entreprise SPML (Société des Produits Marnier Lapostolle), productrice notamment du Grand Marnier et propriétaire du domaine des Cèdres, en tant que délégué du personnel et membre siégeant au Conseil d’Administration.

Souhaitant me lancer dans un nouveau défi et fort de mes années d’expériences, je décide de me lancer dans l’auto-entreprenariat en 2011, en proposant mes services à des particuliers et des copropriétés en tant que jardinier paysagiste mais aussi en travaux d’intérieur (électricité, plomberie, maçonnerie, peinture, carrelage…). Une expérience très enrichissante et stimulante mais aussi contraignante.

Une proposition de mutation professionnelle pour mon mari dans les services territoriaux de ce jeune département et une visite éclair pour découvrir Mayotte avant de valider notre décision, nous ouvrent de nouveaux horizons. Je finis par arriver à Mayotte, à Bouéni, en novembre 2018, 3 mois après son arrivée ; le temps nécessaire pour clôturer ma société et honorer mes derniers engagements professionnels.

Je mets à profit les premiers mois sur ce territoire pour l’appréhender et y trouver une nouvelle place pour moi. Naturellement, je propose mes services au jardin botanique de Coconi, au lycée agricole et à des entreprises d’espaces verts, en vain. Une connaissance m’informe qu’un poste d’enseignant est à pourvoir sur Petite-Terre au collège Bouéni M’titi de Labattoir. Malgré la distance Bouéni/Labattoir, par politesse et curiosité je vais m’informer sur ce poste. Professeur d’ERE en SEGPA. Aucune idée de ce que cela implique. On m’annonce que c’est pour faire de l’horticulture avec des élèves en difficulté scolaire, on me présente les espaces dédiés et mes futurs collègues potentiels. Je me laisse tenter malgré la distance, pour un poste en horticulture. L’année scolaire ayant déjà commencé depuis quelques semaines, j’attends que les rouages administratifs se mettent en route. Alors que le principal anticipe mon arrivée officielle en m’envoyant mon emploi du temps, je finis par recevoir un appel d’une responsable RH du rectorat pour … un poste d’ERE à Bouéni !

« Vous voulez dire Bouéni M’titi à Labattoir ?

Non, vous habitez à Bouéni, à côté d’un collège qui cherche le même profil de professeur ! Donc je vous positionne sur celui-là et je vais trouver quelqu’un d’autre pour Labattoir ! »

Je me retrouve donc affecté au 1er octobre 2019 au collège de Bouéni à 5 minutes de chez moi, au lieu de plusieurs heures de transports !

Un nouveau challenge s’ouvre à moi. Par chance, mes expériences professionnelles me permettent d’être rapidement à l’aise avec les élèves. Nous apprenons les uns des autres. Rapidement on me propose le rôle de référent au Développement Durable de l’établissement. Je développe mes compétences en tant que professeur, mais aussi dans mon rôle de référent EDD. Il me faudra quelques mois pour me sentir légitime dans mes rôles, appréhender les rouages du système et commencer à m’investir pleinement en me présentant en tant que délégué du personnel, et siéger à des Conseils d’Administration, CESCE, conseil de discipline, CVC. Bientôt je me lance dans des projets comme monter un club éColO à la suite de la demande des élèves, un Jardin Botanique Pédagogique, un potager, du compostage, ou une Aire Terrestre Éducative… Des liens avec des partenaires sociaux et associatifs se créent au fur et à mesure.

Je me définis plutôt comme un amoureux de la nature qui essaie de transmettre cet amour par le biais des élèves, telles de jeunes graines que j’arrose et dont je m’occupe pour qu’elles puissent devenir de beaux arbres.

Désolé pour ce roman qui m’a permis de prendre conscience d’un tel cheminement… 

Les élèves de l’ATE de Boueni lors d’une activité en classe

Pour bien comprendre la genèse du projet, pourriez-vous nous retracer l’historique de cette ATE ? On sait que cela a commencé il y a quelques années avec votre collègue Yohann Legraverant et des essais de sorties à l’extérieur parfois difficiles. Comment êtes-vous passé de ces premières tentatives « expérimentales » à la configuration actuelle ?

Effectivement, en tant que référent EDD, j’ai été sollicité en début d’année 2023 par Yohann Legraverant, chargé de mission espaces naturels au sein des Naturalistes de Mayotte, autour d’un projet d’Aire Éducative du Mont Boungoudranavi. Après plusieurs temps de réflexion, nécessaires pour appréhender le protocole ainsi que les enjeux du dispositif, nous avons décidé d’initier ce projet à la rentrée scolaire 2023-2024. Nous avions ciblé mon groupe d’élèves de 3ème ERE et leur avons présenté le projet lors de deux ou trois réunions dédiées. Une première sortie sur le terrain a ensuite été organisée afin de leur faire découvrir différentes zones situées autour du collège. Djahere Ahamada Saïd nous a d’ailleurs accompagnés lors de cette sortie, un après-midi. Le bilan de cette première expérience a été mitigé. Certes, les élèves ont été ravis de cette découverte, mais nous avions choisi une zone un peu trop éloignée, située dans les hauteurs, et la chaleur commençait à être accablante. Les élèves ont pu découvrir leur collège ainsi que le village de Bambo depuis un point de vue magnifique. Toutefois, le temps d’accès aller-retour était trop important : plus de deux heures pour une sortie de trois heures, avec en plus la crainte de manquer le bus en fin de journée.

Nous avons donc renoncé à cet espace pour notre future ATE. Yohann, travaillant déjà sur l’Espace Naturel Sensible de Bouéni-Boungoudranavi dans le cadre de projets de plantation, connaissait bien le terrain et devait donc réfléchir à d’autres zones plus propices. Malheureusement, le calendrier scolaire, perturbé par les mouvements sociaux sur le territoire, ne nous a pas donné l’occasion d’effectuer de nouvelles sorties avant la fin de l’année scolaire.

À la rentrée 2024-2025, Yohann m’a annoncé son départ prochain du territoire et m’a précisé que, malheureusement, il n’avait pas de successeur au sein des Naturalistes de Mayotte pour reprendre le flambeau du projet de notre ATE.

L’ATE de Boueni, située au sein même du Collège

Vous avez finalement décidé d’installer l’ATE au sein même du collège, dans cette zone à l’état “sauvage”. Quel a été le déclic pour vous dire que la richesse pédagogique et naturelle était là, juste derrière vos salles de classe, plutôt que sur un site éloigné ?

Je me suis donc retrouvé sans référent, sans zone définie pour l’ATE, sans connaissance du terrain environnant et avec un projet que les élèves sollicitaient. Alors que j’étudiais des activités pédagogiques pour mes élèves d’ERE dans l’espace naturel derrière les bâtiments scolaires, j’ai réalisé que j’avais à ma disposition une belle zone pour une Aire Éducative. J’étais au milieu d’une végétation mahoraise qui n’avait pas subi d’action de l’homme depuis quelques années, et nettement plus riche que ce que l’on pouvait trouver à l’extérieur du collège. Et j’avoue qu’admirer un couple de caméléons en plein ébat sans personne d’autre avec qui partager m’a fait un déclic, avec des makis dans les branches à quelques mètres et plein d’oiseaux qui virevoltaient.

Comme les Aires Éducatives sont normalement à l’extérieur des établissements, il a donc fallu que je négocie avec les référents OFB en charge des AE pour proposer cet espace naturel sur le territoire du collège. Après plusieurs échanges argumentés, ils ont accepté de géolocaliser l’Aire Terrestre Éducative sur une partie du terrain du collège. Cette localisation avait aussi le mérite de réduire considérablement le temps d’accès au site.

Dès la validation du projet par l’OFB ainsi que par la direction de mon établissement, nous avons pu organiser une première sortie sur ce territoire le 9 décembre 2024, avec un groupe de 18 élèves composé en partie d’élèves de 3ème ERE et d’élèves inscrits dans mon club éColO, réunissant des élèves de SEGPA et du cursus général, tous niveaux confondus. Cette sortie a permis aux élèves de découvrir la richesse de ce territoire, situé à quelques pas seulement de leur salle de classe. Ils en sont revenus particulièrement enthousiastes. Malheureusement, quelques jours après cette sortie, le 14 décembre 2024, Mayotte a été frappée par le cyclone Chido, puis, le mois suivant, par la tempête Dikeledi, qui ont eu un impact dévastateur sur la faune et la flore du territoire, sans même évoquer les lourdes conséquences humaines. La zone naturelle située derrière le collège, qui comprend notamment l’ATE, a subi d’importants dégâts : arbres couchés au sol, branches arrachées, végétation fortement dégradée, comme broyée. Cet espace était devenu tellement sinistré qu’il était impossible de l’exploiter dans le cadre d’activités pédagogiques, hormis pour tenter de dégager les chemins d’accès, tâche que les élèves d’ERE ont d’ailleurs volontiers effectuée.

Par conséquent, nous n’avons pas pu organiser de nouvelles sorties dans le cadre de l’ATE d’ici à la fin de l’année scolaire, en juillet 2025.

G. Stoica et A. Gravier au cœur de l’ATE de Boueni (février 2026)

Il y a eu un événement marquant : vous racontez qu’à une rentrée d’août 2025, vous avez découvert qu’une grande partie de votre Aire Éducative avait été coupée à blanc, à la tronçonneuse, pour des cultures sauvages. Quelle a été votre réaction immédiate et surtout, celle des élèves face à ce “spectacle” ? 

Au retour des grandes vacances, en août 2025, les élèves ont rapidement demandé à aller sur l’espace derrière pour savoir comment la végétation avait pu reprendre le dessus, quelques mois après Chido. Nous sommes donc allés constater sur le terrain. Au début, nous pouvions remarquer la résilience de la nature en cheminant sur le terrain ; jusqu’à notre arrivée sur la zone dédiée à l’ATE. Les élèves, comme moi, sont restés un moment bouche bée, le temps de comprendre que nous étions devant un terrain (750m²) qui avait été coupé à blanc durant les vacances. Les élèves m’ont demandé ce qu’il s’était passé et pourquoi quelqu’un avait fait cela. Il faut dire que le terrain n’est pas clôturé par un grillage. Un reste de simple fil de fer barbelé traîne au sol. Des travaux de sécurisation, avec pose d’un grillage, avaient été faits l’année d’avant, mais pour des raisons budgétaires, le grillage n’était pas en limite territoriale du collège mais coupé derrière les bâtiments. Il avait fallu que je défende mes activités sur le terrain pour que l’on inclue un portail d’accès depuis mes espaces. J’avais d’ailleurs signalé la problématique de ce terrain derrière le grillage, qui risquait d’être dégradé par des personnes pensant qu’il n’appartenait pas au collège. Signalé d’ailleurs lors de Conseils d’Administration notamment aux parents délégués dans l’espoir que le message serait diffusé dans la population. À la suite de cet évènement, un dépôt de plainte a été déposé par la direction de l’établissement et les élèves ont mis en place 8 panneaux en limite territoriale, pour indiquer que le terrain appartenait au collège, que c’était une zone d’apprentissage scolaire et qu’il était interdit de couper ou dégrader l’espace. Cette dégradation nous a beaucoup peinés mais j’ai quand même repris le projet d’ATE et me suis lancé dans la recherche d’un nouveau partenariat avec le CBNM pour promouvoir notamment la richesse botanique du territoire. Pour la première fois j’ai aussi fait les démarches de demande de financement du projet par l’OFB grâce à « La trousse à projet », qui nous a été accordé pour les 2 années à venir. Cela permet de financer les interventions de partenaires comme le CBNM, mais aussi Gepomay, Les Naturalistes ou autres, en fonction des volontés d’actions des élèves.

Une fois le financement accordé et reçu, nous avons pu prévoir les activités en collaboration avec le CBNM. C’est pour cela que le 19 mars 2026, une première rencontre entre les élèves cibles et la référente CBNM, Alexina Chauveau, a permis de présenter le projet et de les préparer à une visite sur le terrain initialement programmée le 23/03/26, mais annulée à cause de la météo défavorable. Nous devons réfléchir à une date pour cette sortie sur le terrain. J’ai quand même eu l’occasion de retourner sur notre territoire avec les élèves de 3ème ERE, pour constater une fois de plus la force de la résilience de la nature. Difficile de croire qu’il y a 6 mois tout a été coupé. La majorité des plantes coupées ont pu repartir depuis leurs racines, certaines font déjà plusieurs mètres de haut. Les élèves sont ravis et ont hâte de venir étudier les plantes qui sont reparties, voir s’il y a des animaux et réfléchir à des actions valorisantes.

Découverte de la coupe franche, août 2025

Concernant la malavouni qui est le champ où l’on cultive, comment travaillez-vous cette notion avec les élèves pour qu’ils fassent la distinction entre une zone de culture et un espace naturel à protéger ?

Je rentre dans ma 7ème année d’activité au collège de Bouéni. Et depuis le début, j’essaie de valoriser ce territoire naturel. Même si la pose du grillage a perturbé les espaces que les élèves avaient aménagés les années précédentes, j’en ai pris le parti et nous l’utilisons notamment comme support de culture pour des plantes comme des haricots grimpants, des passiflores, de la vanille et d’autres plantes grimpantes. À la suite de cette redistribution des espaces, le terrain à l’extérieur du collège devait rester le plus naturel possible ; alors que le terrain à l’intérieur de l’enceinte se transforme petit à petit en jardin pédagogique, avec des zones de cultures, un potager, et une nouvelle zone dégagée par les élèves qui va accueillir un tunnel de culture.

Les élèves ont très bien intégré ces notions de zones naturelles, et celles dédiées aux cultures.

Le grillage utilisé comme support de culture et la pépinière réalisée par les élèves de A. Gravier

Vous enseignez en SEGPA, avec des élèves souvent étiquetés ou en manque de confiance scolaire. Concrètement, comment le travail de la terre, le bouturage et la gestion concrète de l’ATE transforment-ils leur estime de soi par rapport à un cours classique ?

Effectivement, les élèves de SEGPA ne jouissent pas vraiment d’une belle image, même eux ne sont pas fiers d’être des SEGPA. Étant depuis plusieurs années dans les instances comme le CA, j’ai pu entendre des réflexions plutôt négatives, notamment par les parents délégués. Même si l’on dit que « ce sont des élèves perdus dans la forêt », j’ai pris le parti de le revendiquer et de prouver qu’ils pouvaient en être fiers. J’ai pu constater avec le temps un changement de discours de la part des parents délégués à leur égard, constatant les différentes actions positives qu’ils pouvaient apporter à l’établissement.

En effet, au sein de notre établissement, les élèves de SEGPA font partie des élèves qui profitent et participent à un grand nombre d’activités culturelles, sorties, projets et autres actions mises en place par l’ensemble de l’équipe pédagogique. Mes élèves d’ERE ont notamment mis en place, et font l’entretien de jardinières décoratives en bas des différents escaliers du collège, mais aussi de certains espaces communs. Cette année par exemple, j’ai obtenu un budget pour acheter 60 bougainvilliers afin de les planter sur le grillage visible depuis les salles de classes. Ce grillage peu esthétique est parfait pour la culture de bougainvilliers, apportant d’ici peu une note florale. J’ai offert aussi une cinquantaine de frangipaniers issus de mes propres cultures personnelles afin d’agrémenter encore plus ces espaces. Les élèves sont ravis de valoriser ces espaces, alors qu’ils travaillent devant les autres élèves présents dans les classes. Je fournis à mes élèves les EPI pour travailler durant les ateliers. Ils portent notamment un pantalon de chantier et surtout un t-shirt vert pomme très visible avec le logo du collège ou ERE. En début de 4ème les élèves demandent à se changer pour aller en récréation, alors qu’au bout d’un moment en 3ème, non seulement ils ne veulent plus se changer pour les récréations mais certains vont même à la cantine en tenue de travail. Ils sont fiers de leur travail et ne craignent plus de possibles moqueries. Au cours des activités j’essaie de leur apprendre le travail en sécurité, en équipe, mais aussi leur autonomie et les incite à prendre des initiatives. Ils ont voulu faire des plantations avec les plantes issues de leurs semis pour valoriser un espace commun situé entre les toilettes dans la cour, pour que tous les élèves puissent profiter des fleurs.

D’ailleurs, dans le cadre du club éColO, un sondage sur l’environnement au collège a permis de savoir que les élèves étaient ravis des espaces végétalisés de notre établissement et étaient demandeurs d’encore plus de valorisation.

Bacs à compost installés dans l’ATE

Vous dites humblement ne pas être un expert de la flore mahoraise et vous appuyer sur le CBNM (Conservatoire Botanique De Mascarin). Mais apprenez-vous aussi de vos élèves ? Ont-ils des savoirs traditionnels ou naturalistes sur les plantes que vous n’avez pas ?

Oui, je sollicite énormément leurs connaissances, cela est mon accroche en début d’année pour leur présenter mon atelier ERE. En effet, la plupart des élèves aident leurs aînés dans des cultures vivrières.

Je leur demande quelles plantes ils cultivent et comment ils font pour les multiplier. Le manioc en plantant un morceau de « bois » dans la terre, le maïs en plantant des graines et le bananier en récupérant un « bébé » à côté d’un grand pied pour le planter plus loin. Avec ces éléments je leur explique qu’ils vont apprendre le bouturage comme pour le manioc, le semis comme pour le maïs, et la division de touffe comme pour le bananier. Les 3 grandes techniques de multiplication végétative. Lorsque nous sommes confrontés à des problématiques sur nos cultures, ils me donnent des techniques locales ; comme par exemple protéger de jeunes cultures en mettant du sable de la plage autour pour éviter que les escargots viennent les manger…

Vous avez évoqué le départ de votre collègue Yohann et la difficulté générale de maintenir des projets ici avec la rotation fréquente du personnel. C’est souvent le talon d’Achille des initiatives à Mayotte : elles reposent sur l’énergie d’une seule personne. En tant que contractuel portant ce projet à bras-le-corps, comment préparez-vous l’avenir ? Est-ce que l’ATE est aujourd’hui assez structurée pour ne pas redevenir une “coquille vide” le jour où vous devrez quitter le territoire (si vous le quittez) ?

Dès la genèse de ce projet, j’ai intégré cette possibilité de changement et en même temps sa pérennisation. C’est pour cela que j’ai créé un compte Gmail avec une adresse dédiée à l’ATE de Bouéni. Permettant ainsi de regrouper l’ensemble des communications, mais aussi des documents ressources et toutes traces d’activités dans le Drive et permettre le partage conjoint avec le partenaire.

Si je venais à partir, j’aurais la possibilité de transmettre l’ensemble de ces informations à mon successeur. La nouvelle référente du CBNM peut voir ainsi facilement les actions et documents existants avant son arrivée.

J’ai suivi d’ailleurs le même schéma pour mes différents projets.

Panneau présent sur l’ATE de Boueni

Le Collège de Boueni est un “éco-collège”. Au-delà de l’étiquette, quel est votre rêve ou votre ambition pour cette parcelle de forêt protégée dans 5 ou 10 ans ?

Depuis juin 2025, notre établissement a obtenu une labellisation E3D niveau 1, grâce aux actions mises en place par l’ensemble de l’équipe pédagogique et les élèves. J’ambitionne d’obtenir une labellisation de reconnaissance internationale « éco-école » dans les années à venir, mais aussi une labellisation pour l’ATE. Pour l’espace naturel derrière le collège qui intègre l’ATE, mais aussi le jardin pédagogique botanique et d’autres espaces non dédiés, dans un avenir plus ou moins proche j’aimerais qu’il soit reconnu comme un « sanctuaire biologique pédagogique ». Un espace où la nature peut suivre son cours naturel avec le moins d’actions humaines possibles, mais surtout pour permettre aux élèves d’observer et étudier la richesse de la nature mahoraise. Pour cela je ne désespère pas d’obtenir la sécurisation de la zone avec la pose d’un grillage. J’ai aussi un projet d’une plateforme en bois, sous un très gros manguier, pouvant accueillir des classes en milieu naturel, ou pourquoi pas servir de scène théâtrale ou pour les arts plastiques ou le chant. J’ai commencé d’ailleurs à obtenir des finances pour ce projet.

Quels conseils donneriez-vous aux enseignants qui souhaiteraient se lancer dans un projet d’aire éducative, marine ou terrestre, mais qui hésiteraient encore ?

Après 6 ans en tant que professeur et 3 ans déjà sur les Aires Éducatives, j’ai eu l’occasion de promouvoir ce dispositif auprès d’enseignants d’autres établissements. Je les encourage évidemment et leur parle des défis qu’ils risquent de rencontrer. Mais surtout qu’ils ne doivent pas baisser les bras car c’est un dispositif qui apporte quelque chose de très valorisant pour les élèves qui en profitent. C’est vraiment une autre approche pédagogique et cela permet à des élèves de développer des compétences différentes.

Echanges autour de l’ATE de Boueni

Pour finir sur une note plus personnelle : vous dites souvent être “bien perdu au fin fond de votre collège” dans votre salle ouverte sur la nature. Est-ce que c’est ça, finalement, votre secret pour tenir et mener ces projets : avoir votre propre sanctuaire pour enseigner autrement ?

Totalement. Je le revendique, j’en suis fier, et je le partage avec qui veut bien faire l’effort de venir le découvrir.

Certains collègues n’ont même pas idée de la richesse de cet espace. Régulièrement, j’envoie une lettre d’information aux professeurs, aux élèves et aux parents d’élèves, pour parler des différentes activités sur le thème de l’éducation au développement durable mises en place dans notre établissement.

Des collègues sont venus découvrir notre forêt perdue au fond du collège, et nous avons parlé des différents projets. La professeure de musique serait ravie de profiter de la terrasse pour faire un petit concert. Un collègue d’arts plastiques se verrait bien avec ses élèves faire des croquis de plantes…

J’ai même eu des élèves d’enseignement général venir me voir et demander à travailler dans la pépinière au lieu d’aller en permanence…

Régulièrement, avec mes collègues d’ateliers, nous nous retrouvons avec nos élèves sous le gros manguier pour des moments de détente ou partager des crêpes et gâteaux que les élèves d’HAS ont pu produire, cela permet de favoriser une cohésion de groupe.

Dans le monde moderne où l’être humain a appris à « contrôler » la nature selon ses besoins, pouvoir observer, étudier, préserver un espace naturel aussi riche, revenir à notre nature propre, intégré dans son environnement ; cela permet d’apaiser notre âme et de refaire le plein d’énergie.

Donc même si la forêt peut être perdue au fond du collège, finalement on s’y retrouve…