Au cœur du projet AQUAMARINE, la recherche scientifique s’allie à la pédagogie pour forger une conscience écologique durable chez les jeunes générations. Aujourd’hui, nous rencontrons Sylvain Rabotovao, enseignant-chercheur et figure centrale de l’éducation environnementale à Madagascar, qui nous livre son regard d’expert sur les enjeux de transmission, de changement de comportement et de coopération régionale.
Rafanomezantsoa Elodie, Rakamaly Madi Moussa, Sylvain Rabotovao et Sendrasoa Randrianaivoravelona dans le bureau du CREE (mai 2025)
1. Sylvain Rabotovao, pour commencer cet entretien, pourriez-vous vous présenter et nous expliquer comment vous articulez vos différentes responsabilités, de la direction du CREE à votre rôle de référent national à l’éducation environnementale pour le projet RECOS, tout en restant un chercheur engagé sur le terrain ?
Je suis enseignant-chercheur et Maître de conférences à l’Université d’Antananarivo, rattaché à l’École Normale Supérieure (ENS) d’Ampefiloha, Madagascar. À la base, je suis professeur certifié en Sciences de la Vie et de la Terre (SVT) depuis 2002. Dès mes recherches de fin d’études, je me suis orienté vers l’Éducation relative à l’Environnement (ErE). J’étais déjà convaincu que les problèmes liés à la destruction de l’environnement, surtout à Madagascar, sont d’origine anthropique : c’est donc sur les attitudes et les comportements de chaque individu que nous devons agir pour espérer une meilleure protection de la nature.
En 2016, j’ai soutenu ma thèse sur l’interaction des acteurs de l’ErE dans la mise en œuvre des stratégies nationales. Depuis 2024, je mène une recherche postdoctorale dans le cadre du projet RECOS de la Commission de l’Océan Indien (COI) sur l’évaluation de l’ErE au niveau des îles de l’Océan Indien Occidental. Je dirige également le CREE, un laboratoire créé en 2007 pour valoriser les acquis en matière d’éducation environnementale. Ce rôle me tient à cœur car il me permet de côtoyer les acteurs de terrain, de les appuyer et de collecter des données essentielles pour orienter les stratégies nationales et alimenter les réflexions au sein du projet RECOS.
Rafanomezantsoa Elodie, Nosiharimino Larissa, Georgeta Stoica, Rakamaly Madi Moussa, Sylvain Rabotovao et Sendrasoa Randrianaivoravelona lors de la réunion Aquamarine qui a eu lieu au CREE en mai 2025
2. Pourriez-vous nous présenter le Centre de Recherche en Éducation Environnementale (CREE) d’Antananarivo et la manière dont votre équipe appuie aujourd’hui les politiques publiques malgaches en matière d’éducation au développement durable ?
Le CREE est un laboratoire de recherche de l’ENS qui soutient six parcours et trois mentions liés à la formation des enseignants du secondaire en pédagogie et environnement. C’est la seule structure à Madagascar qui mène des recherches approfondies sur les stratégies, les politiques et les outils didactiques en ErE. Nous travaillons étroitement avec nos deux ministères de tutelle : le Ministère de l’Éducation Nationale (MEN) et le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable (MEDD). Nous les formons aux principes de l’éducation au développement durable (ErEDD) et à la communication pour le changement de comportement. L’objectif est qu’ils puissent superviser et accompagner efficacement les parties prenantes dans l’application de la Politique de l’ErEDD de 2013 et du Plan d’Action National de 2015.
Pouvez-vous nous présenter le cadre politique et institutionnel de l’éducation à l’environnement à Madagascar aujourd’hui ?
À Madagascar, l’éducation à l’environnement est encadrée par une volonté politique forte depuis plus d’une décennie. En 2013, le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable (MEDD) a mis en place la Politique d’Éducation relative à l’Environnement pour le Développement Durable (PErEDD), visant à guider tous les acteurs vers un objectif commun : le changement des comportements. Cette politique s’articule autour de 6 axes stratégiques majeurs. On y retrouve notamment l’intégration de l’éducation environnementale dans tous les secteurs (formels et informels), la création de plateformes d’échange, le renforcement de la recherche, ou encore la mobilisation d’un fonds commun dédié. Cette politique a été déclinée en 2015 via un Plan d’Action National (PAN ErEDD). Ce plan détaille les activités pour chaque axe et définit des indicateurs d’évaluation précis. Par exemple, pour l’axe visant à intégrer l’éducation environnementale dans l’enseignement, le plan prévoit des actions concrètes comme la formation des enseignants et la création de matériel didactique. Le succès de ces actions est ensuite mesuré par le nombre d’enseignants formés ou d’outils pédagogiques développés.
Formation des membres de bureau de VOI (Vondron’Olona Ifotony ou Association de la communauté locale ) Ampatakana de la Région Alaotra Mangoro sur la gestion durable des ressources naturelles et la communication pour le développement avec UEBT.
3. Le CREE utilise dans ses activités un outil concret comme le kit MAD’ErE : quelle est la philosophie derrière ce matériel et comment s’adapte-t-il aux différentes régions de l’île ?
Le kit MAD’ErE est un ensemble de supports pédagogiques et didactiques conçu pour intégrer les thématiques de l’environnement, du changement climatique et des Objectifs de Développement Durable (ODD) dans les programmes scolaires et être au plus près des communautés locales. Sa philosophie repose sur des illustrations attrayantes et ludiques. Le kit contient plus de 60 illustrations axées sur les connaissances, les savoir-faire et les valeurs environnementales. Il comprend des éléments mobiles sur la biodiversité et un système de puzzle : lorsqu’on assemble les pièces, on voit apparaître soit un écosystème préservé, soit un paysage dégradé. C’est un outil très flexible qui s’adapte aux écosystèmes terrestres et marins de Madagascar. Chaque kit est contextualisé selon l’écorégion (forêt sèche de l’Ouest, forêt humide du Nord avec WCS, mangroves avec le WWF ou écorégions marines). Aujourd’hui, plus de 15 organisations se sont approprié cet outil harmonisé.
4. Vous finalisez un postdoctorat sur l’évaluation en éducation relative à l’environnement dans l’Océan Indien Occidental (Comores, Réunion, Madagascar, Maurice, Seychelles) : quelles sont les grandes conclusions de vos recherches ?
Mes recherches révèlent plusieurs points clés. D’abord, les cinq catégories d’acteurs (ministères, ONG, secteur privé, instituts de recherche et fondations) utilisent des outils très diversifiés. Cependant, si les supports actuels transmettent bien des connaissances sur la biodiversité marine, ils manquent considérablement d’outils sur le « savoir-faire » pratique. C’est ce qui explique pourquoi les changements de comportement sont encore peu perceptibles.
En matière d’évaluation, la majorité des acteurs se contente de données quantitatives (nombre d’activités ou de bénéficiaires). La mesure réelle du changement d’attitude reste faible, souvent par manque de compétences ou de ressources financières. Mes recommandations visent donc à formuler des indicateurs qualitatifs liés aux attitudes pour faciliter le suivi de l’impact réel chez chaque acteur.
5. Concernant le projet AQUAMARINE à Toliara, quel a été le rôle spécifique du CREE dans l’accompagnement de l’école des Salines pour le transfert du dispositif des aires marines éducatives ?
Le CREE a encadré, avec l’équipe d’AQUAMARINE et l’association ELITE 3A, les dix ambassadeurs durant leur voyage d’échange d’expériences à La Réunion. Lors de nos missions à Toliara, nous avons animé des ateliers avec les élèves ambassadeurs sur la formulation de messages percutants et l’utilisation du dessin pour véhiculer les valeurs de leur aire marine éducative.
Formation des jeunes animateurs de Nosy Hara, de la Région Diana, sur la gestion durable des ressources naturelles et la communication pour le développement. Activité : mise en évidence de l’interdépendance des éléments de l’environnement dans un écosystème.
6. On observe un engagement très fort des élèves d’Ankalika (plantations, sensibilisation…) : comment l’ingénierie pédagogique a-t-elle permis de transformer ces enfants en véritables ambassadeurs ?
L’ingénierie pédagogique permet de passer d’une simple transmission à une co-construction du message. Nous avons appris aux ambassadeurs à identifier leurs interlocuteurs et à adapter leurs discours selon les besoins, les attentes et les problématiques locales. Pour que le message porte, il doit toucher aux priorités des gens : leur nourriture, leur bien-être et leur vie quotidienne. C’est cette capacité à lier la protection de la nature aux intérêts de la communauté qui fait d’eux des ambassadeurs efficaces.
7. Quelle place accordez-vous aux sciences de l’éducation dans la réussite de ces projets ? Est-ce le « chaînon manquant » pour passer d’une simple animation nature à un changement de comportement durable ?
C’est une place fondamentale. La connaissance de l’interlocuteur et la maîtrise du contenu pédagogique sont les bases de tout succès. Le « chaînon manquant », c’est justement de transformer l’animation ponctuelle en une activité pratique pérenne, liée à des gestes quotidiens que chaque individu peut réaliser durablement.
Seance d’animation et de dessin sur l’hygiène alimentaire avec les élèves à l’EPP Antanetibe de la Region Analamanga avec l’association « Un enfant par la main »
8. Vous soulignez souvent la difficulté de traduire des concepts en malagasy : comment travaillez-vous sur cette barrière linguistique pour que la science résonne avec la culture locale ?
La traduction des concepts scientifiques en dialectes locaux est un défi majeur, car les termes diffèrent parfois d’un village à l’autre. La solution réside toujours dans la co-construction des messages avec les « olobe » (les aînés respectés et écoutés). C’est en passant par leur sagesse et leur langage que nous parvenons à promouvoir des messages et des pratiques qui font réellement sens pour la communauté.
Formation des formateurs de WCS Maroantsetra en ErEDD et C4D, exercice « arbre à problème »
9. Face au changement climatique, quels sont les outils prioritaires que vous préconisez pour les communautés littorales ?
Deux outils sont prioritaires : d’abord, un manuel harmonisé et structuré sur le changement climatique qui explique clairement les causes et les conséquences sur le bien-être local. Ensuite, des guides pratiques détaillant les gestes et attitudes à adopter pour s’atténuer et s’adapter concrètement aux effets du climat.
Formation des enseignants et représentants des autorités locales à Befandriana Nord de la Region Sofia sur l’EHA et l’environnement avec l’association « Un enfant par la main »
10. Quelles sont aujourd’hui les difficultés principales que vous rencontrez dans la formation des enseignants ?
Nous disposons des outils et des méthodes pour intégrer l’environnement dans les programmes. Le problème se situe vraiment au niveau du financement gouvernemental. L’État ne dédie pas encore un budget suffisant à ce renforcement de capacités, se reposant trop souvent sur les fondations ou les bailleurs de fonds. Si les ONG financent la conservation, les fonds pour l’éducation restent malheureusement limités alors qu’il s’agit d’un rôle régalien.
Animation et sensibilisation des jeunes à l’ENS Ampefiloha sur l’EAH et environnement (Fresque de l’eau)
11. Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux décideurs régionaux pour que l’expertise technique malgache soit reconnue à sa juste valeur ?
Madagascar est une grande île de 25 millions d’habitants, majoritairement jeunes. Nous comptons plus de 60 acteurs engagés en éducation environnementale et plus de 150 outils pédagogiques créés. Notre expertise est réelle, mais les financements manquent pour couvrir l’immensité du territoire.
Mon message est simple : donnez à Madagascar un accès plus large aux plateformes d’échange et soutenez-nous financièrement pour mettre ces solutions à l’échelle nationale et appuyer durablement nos ministères.

